Troy Von Balthazar

L’épurement de la musique peut être une quête pour de rares musiciens. Troy Von Balthazar en fait partie comme en témoigne le perturbant puis magistral album qu’il vient de publier après des années de tâtonnement. Elles font suite à la mise à l’arrêt (certainement définitive) de Chokebore, ce groupe issu de Hawaï dont il était le chanteur guitariste et qui va ensuite émigrer vers les States tout en se trouvant de nombreux points de chute en Europe. Il y a sept ans, lors de la sortie de "Black Black" j’avais rencontré le groupe par deux fois. En relisant les réponses de l’époque j’ai commencé à comprendre les directions prises par Troy avec son premier cd éponyme.

Sur "Black Black" il y avait déjà beaucoup de chansons étranges, calmes, douces, était-ce déjà ton choix ?
Oui, oui c’est déjà moi qui les avais toutes écrites. Cela a toujours été quelque chose d’important pour moi d’avoir des chansons lentes. Des chansons qui conduisent, qui mènent, vers quelque chose qui donne envie de rêver.

Tu m’avais aussi dit que dans le futur tu aimerais composer des chansons de plus en plus étranges. Ce futur c’est maintenant ?
Oh merde ! Vraiment ! (rires). Tout cela était dans ma tête depuis longtemps. J’ai écrit les chansons de "Black Black" sur une guitare acoustique et je les ai proposées au groupe. Ce qui m’a le plus perturbé c’est qu’elles soient devenues des chansons "rock". Pour la première fois j’ai réalisé que je devais faire des choses seul. J’avais des sonorités personnelles pour mes compositions dans la tête et les chansons étaient toutes différentes une fois sur le disque. Je voulais des choses acoustiques, très pures qui soient honnêtes envers ce que je ressentais seul dans la pièce en les composants. Et ce n’était plus le cas.

Et maintenant tu arrives avec un disque presque musicalement nu….
Tout à fait. Le plus nu possible. Très proche de moi.

Et il me semble que tu te sers de ta voix parfois comme d’un instrument…
Merci. Mais sur certaines parties j’utilise des effets du studio. Notamment quand la voix est très basse. Je ne peux atteindre un tel registre alors je me sers d’effets et j’arrive à avoir une vraie voix d’homme ! (rires). J’aurais aimé avoir une telle voix. Mais je n’attache pas d’importance à avoir une voix trafiquée par des instruments, par des machines tant que la chanson reste pure et proche de la façon dont elle sonne dans ma tête. Ca, c’est le plus important.

Il y a aussi quelque voix féminines sur ton disque…
J’adore les voix féminines et celles qui sont présentes ont vraiment de très belles voix. Et j’avais envie de chanter avec d’autres personnes. Il y a Adeline Fargier qui habite à Paris et que je connais depuis des années, elle a une voix très douce. L’autre fille est Megumi Kakumoto, une amie japonaise qui vit à Los Angeles et la fille que l’on entend sur la première chanson est une amie qui habite en Allemagne ! J’adore aussi entendre les filles parler comme sur "TVB has fingers!"

T’aimes vraiment bien les filles !
Définitivement oui ! (rires) Les voix de mes filles me font vraiment de quelque chose de spécial. "They makes me comes !”. Alors autant en avoir le plus possible! (rires)

Revenons à la musique ! Sur les instruments tu places aussi des effets, parfois on dirait des jouets d’enfants….
Non, non je ne mets pas d’effets mais j’utilise vraiment des instruments, des jouets d’enfants ! Beaucoup d’instruments sont des jouets d’enfants ! J’aime leur "petite" musicalité et ils sonnent bien dans mes chansons. Je ne voulais vraiment pas d’une grosse production, je voulais quelque chose de très très "petit", d’intimiste, de très personnel.

Mais quand on fait tout, tout seul, personne ne peut porter un jugement sur ce que tu fais à ce moment. Du genre : est-ce que le résultat sera bien ou non…
C’est vrai que j’ai tout réalisé moi-même et qu’à certains moments ce fut difficile. Je devais juger ce que je faisais et c’était vraiment très difficile à faire. Répondre à sa propre question : "Est-ce que c’est bon ?" n’est pas facile mais j’ai appris à le faire. J’ai laissé parler mes sentiments, mes sensations et si ce que je ressentais était bien alors je laissais la chanson telle quelle. J’avais la réponse.

Mais depuis longtemps tu as aussi l’habitude des studios…
C’est vrai mais avec Chokebore il y avait toujours un ingénieur du son. Ici j’ai du gérer ce travail avec celui de la production. Mais ce fut formidable de le faire. J’adore apprendre et le processus de mettre en pratique des informations, de découvrir des choses fut quelque chose de bénéfique.

Il y a une reprise du traditionnel "Old Black Joe". Pourquoi ?
Ma mère me chantait toujours cette chanson quand j’étais un bébé. Tous les soirs avant d’aller dormir j’entendais cette chanson et je m’étais toujours dit que si je devais faire un album solo, elle se devait d’y figurer ! (rires).

L’ensemble du disque laisse des impressions de tristesse, d’amertume….
Parfois oui mais il y a aussi quelques moments de joie. Mais c’est vrai qu’il y a surtout de la tristesse parce que c’est souvent à ce sujet que j’écris. Mais écrire des chansons tristes me rend heureux ! (rires). Peu importe l’endroit où je me trouve dans la monde, j’écris des chansons tristes !

Pourquoi est-ce que ton disque paraît sur un label parisien ?
Je passe la plus part de mon temps en France et en Allemagne. Alors que je donnais quelques concerts à Paris, ils m’ont contacté. Le courant est très bien passé entre nous et j’ai décidé de travailler avec eux. Tout simplement.

J’ai lu que c’était tes chevaux qui se trouvaient sur la pochette ?
Non non ce ne sont pas chevaux. Je les aime parce que leur viande à bon goût ! (rires). Je blague ! J’ai composé la plupart des chansons dans la maison d’un ami et il y avait ces chevaux dans la prairie toute proche. Ils étaient mes seuls amis à cette époque !

Tu as vécu un certain temps dans une maison de Léonard Cohen ?
Oui. J’y ai écrit quelques chansons en solitaire alors que les autres dormaient à l’étage. On peut dire que j’ai subi l’influence de cet homme merveilleux dans cette maison.

Chokebore est en stand by pour une longue période ?
Oui certainement pour les 200 ou 300 ans à venir ! Peut-être que nous serons encore là pour la re-formation si nous avons de la chance ! (rires)

Les critiques ont toujours été bonnes envers Chokebore mais le groupe est resté "un petit groupe" au niveau de la reconnaissance générale (Même Nirvana étaient des fans !). Cela ne te laisse-t-il pas un goût amer ?
C’est vrai qu’on n’est jamais parvenu au sommet. Nous en étions même loin ! Quand la groupe a cessé je n’avais même pas de quoi m’acheter de la nourriture ! Réalises-tu cela ? Nous avions fait cinq albums et je n’avais pas de quoi m’acheter un sandwich ! C’était vraiment perturbant. Je ne regrette sûrement pas la musique. Je regrette parfois que nous n’avons pas trouvé "les bonnes personnes". Nous aurions certainement dû nous concentrer un peu plus sur le côté business !

Est-ce que ta situation sociale et financière est un peu plus acceptable maintenant ?
Oui. Excepté le fait que je doive vivre dans le monde réel ! Je n’ai pas le choix. Je sais que pour certaines personnes c’est difficile à comprendre mais c’est ainsi!

Que puis-je te souhaiter pour le futur ?
Oh rien mais je peux te promettre que mon prochain album sera meilleur ! Et encore plus étrange. Toutes les chansons sont déjà écrites. I’m ready man ! (rires)

Claudy Jalet

Son site : www.troyvonbalthazar.net

Troy Von Balthazar "Troy Von Balthazar" (Olympic Disk – Bang !)

Alors qu’il sort un album en solo, l’ex chanteur guitariste de Chokebore reçoit enfin les éloges de la presse grand public (Le Soir et Télémoustique en tête). J’en suis le premier étonné car ce n’est pas un album évident aux premières écoutes mais je suis aussi très content même s’il restera toujours une part de déception par le peu d’impact que va laisser Chokebore, ce grand groupe qui n’aura conquis qu’une colonie de fans. Essayons donc d’oublier ce fait et crions notre bonheur d’entendre ce premier essai vraiment original. Réalisé avec de petits moyens, auto produit et exécuté par le seul Troy (plus quelques voix féminines), ce cd fait partie d’un courant musical qui joue la carte de l’épuration. Tel un écrivain qui travaille sa phrase afin d’en réduire la longueur sans en altérer la teneur, Troy réduit au maximum l’apport musical mais il lui laisse la densité nécessaire pour nous captiver. Les chansons résolument étranges dans leur conception vont du folk acoustique urbain vers des choses plus pop rock électriques avec comme unité la mélancolie, la grâce, l’émotion. Au rayon des moments absolument grandioses il faut noter "Numbers", "Real strong love", "Bad controller", sa voix sur "Old black Joe"… A découvrir pour deux raisons essentielles : inclassable et émouvant ! En bonus, un petit film (10’) réalisé par Darren Ankenman, déjà auteur des clips de Chokebore et qui montre Troy travaillant en studio avec Adeline Fargier. (CJ)